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A l'heure où la Chine est devenue "l'usine du monde", et que plus de 80% des fibres de lin produites en France sont vendues aux filatures Chinoises, je vous offre un peu de recul en vous plongeant dans l'histoire...

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Je suis en train de lire un livre publié en 1878 "Etudes sur le travail des lins" par Alfred Renouard Fils. Aprés avoir lu quelques pages et nottament le chapitre sur la filature j'ai pensé qu'il serait interessant de le mettre en ligne sur ce blog. Un peu chaque soir, tel un feuilleton, vous pourrez lire ce magnifique ouvrage...

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Alfred RENOUARD Fils. Ingénieur civil, filateur et fabricant de toiles à Lille, membre de plusieurs Société savantes de France et de l'Etranger...

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APERCU SUR L'HISTOIRE DE LA FILATURE DU LIN EN FRANCE.

L'histoire de la filature du lin en France comprend deux périodes: la première, pendant laquelle elle ne fut qu'une industrie toute manuelle et l'apanage des familles ouvrières; la seconde, où passant à l'état d'industrie mécanique, elle s'agrandit, prospéra, sous forme d'ateliers et de manufactures, et devint pour notre pays l'une des sources les plus fécondes de richesses. Mais comme, à notre sens, l'histoire du filage à la main présente plus d'intéret pour l'antiquaire que pour l'industriel, nous ne ferons qu'en indiquer les principales étapes, pour nous arrêter plus volontiers et plus longuement sur l'industrie mécanique proprement dite.


Parmi nos industries locales, s'il en est une que nous pouvons à bon droit revendiquer comme indigène, c'est certainement celle du lin. Il nous semble que, dans les Flandres, l'emploi du lin n'a pas de date, car, aussi loin que nous remontions, tout indique qu'après la laine le lin dût être le premier textileemployé pour la confection des vêtements. Lorsque les romains firent la conquête des Gaulles, nos champsde lin les frappèrent d'admiration. César, dans ses commentaires, ne manque pas de décrire le "sagum" de nos ancètres, habit fait en fil de lin, et dans la dénomination duquel il faut sans doute chercher l'origine de notre "sarrau" actuel. Srabon et Pline nous disent aussi que de leur temps, notre pays , quoique fort boisé, produisait beaucoup de blé, de millet, et quantité de lin avec lequel on faisait différentes sortes de toiles.

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Les Francs ne dédaignèrent pas de continuer la tradition, et, au VIII ème siècle, Charlemagne en encouragea la culture. Il défend en outre, dans ses Capitulaires, de filer les dimanches (789), il spécifie la peine à infliger à ceux qui se seront rendus coupables du vol de cette plante (798), et il exige (813) que l'on file le lin à la cour pour en confectionner des vêtements. Au siècle suivant, nous voyons Charles-le-Gros (884) ordonner que toutes les femmes, même les princesses, soient instruites dans l'art de le filer et de le tisser. Les chroniqueurs du temps parlent alors des fuseaux d'argent dont se servaient les femmes de la cour, mais ils ne disent rien du métier qui servait à en faire de la toile.

Parmi les documents qui nous restent sur le commerce des Flandres, l'un d'eux surtout mérite d'être signalé. Il y est rapporté qu'à l'entrée d'Isabelle de Flandre dans la ville de Courtrai, les magistrats voulurent donner à la comptesse une idée de la principale industrie du pays, et en même temps la recréer en l'instruisant. On représente alors devant elle, sur un théâtre à dix degrés, les diverses manipulations que l'on faisait subir au lin avant de le transformer en toile. Préparation de la terre, ensemencement, sarclage, récolte, rouissage et teillage, toutes les opérations en un mot, jusque même celle du filage au fuseau, du tissage et du blanchiement, furent représentés en simulacre devant elle. On feignit même en terminant, de vendre au marché la toile qu'elle avait vu tisser. Nous pourions encore citer un grand nombre d'aures documents qui nous prouvent combien alors cette industrie était alors chez nous étendue et en quelque sorte vénérée.
Toutefois, en dehors de la Flandre, les toiles de lin étaient en France d'une extrême rareté ne s'offraient qu'aux grands personnages, et l'emploi journalier du linge sur le corps était même regardé comme un luxe effréné. Ainsi, pour les cérémonies du sacre, on fabriquait exprés à Reims des serviettes dont le travail était trés-estimé; d'autre part, on reprochait à Isabeau de Bavière, femme de Charles VI (1380) de dilapider le trésor public parcequ'elle avait deux chemises de toile fine. D'ailleus à Lille, les sayetteurs qui étaient avec les drapiers les principaux industriel de la ville, fabriquaient beaucoup plus de toiles anglaises; c'est à dire de toiles mixtes en lin et en laine, que de tissus de lin proprement dits.
Le compté de Laval avait été le premier qui eût profité de l'exemple des Flandres. On sait en effet que les manufactures de ce pays ne doivent leur origine qu'aux cultivateurs et aux toiliers flamands que Béatrix de Gaure, comptesse de Flandre, avait emmenés avec elle en 1296, lors de son mariage avec le compte de Laval.
Peu à peu cependant l'emploi des tissus de lin commença à se généraliser dans les classes moyennes, et le commerce s'agrandit tout autant par le bénéfice qu'on en retirait que parce qu'on s'aperçut que l'emploi de ces étoffes faisait disparaitre un grand nombre de maladies cutanées, la lèpre en particulier; mais alors ce n'est plus en France que ces industries prennent leurs plus grand essor, c'est en Allemagne, où elles y deviennent une source inépuisable de richesses. La silésie avait crée en 1300 une corporation spéciale pour en favoriser le commerce, et le Palatinat en 1340, comptait déjà un grand nombre de fabriques de toile.

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Chacun connait le nom du fabricant Fulger, qui dans un banquet offert à Charles-Quint brûlait grâcieusement dans un bol d'aromates un billet d'un million de florins que l'empereur lui avait souscrit, du tisserand Sugger qui se trouvait assez riche pour prêter des millions d'écus aux papes et aux empereurs. "J'ai dans ma ville d'Ausbourg, disait alors Charles-Quint, en parlant de Sugger, un tisserand capable de vous acheter tous les trésors de la couronne de France".
Il fallut la guerre de trente ans pour renverser cette suprématie et répandre le commerce des fils en Angleterre et en Hollande. En France, la Flandre avait toujours la primauté, "la filleterie" (aujourd'hui filterie) avais surtout pris grande extension; on y faisait alors des fils de 3,4,5 et 7 bouts, des fils de masse, des fils façon Tournai, des fils de Bretagne, des fils à broder, à faire dentelles, des fils dit chainets, etc. Quant au commerce des tissus il ne se bornait guère qu'à la sayetterie. On citait encore, comme chose trés-rare et ainsi qu'on le faisait auparavant, l'emploi du linge sur le corps, et les historiens (1580) mentionnent comme une grande nouveauté les deux chemises de toile que Catherine de Médicis possédait dans son mobilier.
La mécanique, si je puis m'exprimer ainsi, ne faisait guère de progrès durant ce temps. Le "fuseau", bâton pointu et court, qui tordait et enroulait les fibres suspendus à une "quenouille", avait été, en 1533, remplacé par le rouet. Cet instrument, inventé par un bourgeois de Brunswick, Jurgens de Watenbuttel, tordait le lin des mains de la fileuse et l'enroulait sur une bobine. Il ne fut guère changé qu'en 1777, par l'intendant De Bernières qui y ajouta une seconde bobine pour permettre de filer des deux mains à la fois. Depuis ce temps, il n'a reçu aucun changement.

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Tel est, en peu de mots, l'historique du filage à la main dans nos contrées. Les grands évenements politiques, tel que les guerres de Flandre, la révocation de l'édit de Nantes, en entravèrent quelque fois les progrès, il faudrait alors pour en raconter toutes les péripéties, passer en revue l'histoire proprement dite des Flandres et de la France; nous préférons nous borner à ce simple récit.
Nous terminerons en indiquant rapidement ce qu'était le commerce des fils de lin à Lille avant 1789.
A cette époque, Lille possédait un grand nombre de marchés, dont un spécial pour la vente des fils de lin. Le marché au fil de lin devait se tenir, d'après une ordonnance de l'époque, dans la place vulgairement nommée le Petit-Marché, au-dessus du Pont-de-Fin, entre la rue des Malades et des Petites-Boucheries; c'est l'endroit que nous appelons aujourd'hui la rue des Pont-de-Comines, située dans le vieux Lille.
Une ordonnance réglait les heures d'ouverture de ce marché qui devait alors "se faire les mercredis et samedis du matin, à sçavoir, depuis les Pâques jusqu'à la Saint-Rémy, à sept heures, et depuis la Saint-Rémy jusqu'aux Pâques, à huit heures."
Les fabricants de toile et filetiers formaient alors la véritable aristocratie lilloise, bien plus encore qu'aujourd'hui, et toutes les ordonnances prises au sujet de ces corporations n'avaient en vue que de favoriser constamment et circonscrire leur commerce. Nous citerons entre autre celle du 15 fevrier 1576, émanant des officers de la chambre des comptes et défendant "de lever le droit de Tonlieu sur les fils de lin que les fileuses apporteraient en cette ville pour être vendus dans les marchez," puis celle des magistrats de Lille du 24 octobre 1662, 15 avril 1692, 24 novembre 1705, 29 octobre 1707, 16 novembre et 17 juillet 1714, 26 mai 1726, 25 janvier 1735, tendant toujours à monopoliser pour certains corps d'état la vente et l'emploi des fils de lin.
Ainsi les manufacturiers qui employaient ce produit avaient "seuls" le droit d'entrer au marché durant la première heure. Tous étranger ou tout habitant de Lille qui n'était ni sayetteur, ni bourgeteur, ni filetier, ni tapissier, n'avait le droit d'y mettre les pieds sous peine d'amende de 6 florins. Il fallait attendre l'heure suivante.
L'achat de fils au marché était en outre défendu à ceux qui en faisaient un commerce en dehors des corporations de métiers;
Aux gens dits" recoupeurs", c'est à dire à ceux qui faisait profession d'acheter du fil pour le revendre, sous peine d'une amende de 6 florins;
Aux "baloteurs", c'est à dire aux commissionnaires chargés de vendre les fils des recoupeurs (même amende en cas de contravention);
Aux étrangers, manants de la ville, etc, sauf pareille punition.
En outre, il n'était aisé d'acheter du fil à sa guise. Ceux qui avaient ce droit ne pouvaient "acheter ou faire acheter fil de lin plus que par deux personnes de chaque famille, à peine de trois florins d'amende, et de six florins en cas que la contravention fût faite par quelque personne interposée."
En ce qui concernait les vendeurs, il était dit: "personne ne pourra vendre fils de lin au préjudice de ce que dessus, à peine de 10 patards d'amende en cas de contravention."
De plus, comme il était complétement défendu de vendre des fils en dehors du marché de la ville, on était arrivé sauf de rares exeptions, à monopoliser le commerce des fils et des toiles entre les mains des corporations de tissus et de filterie, et la vente entre les mains des fileuses seules.
La fileuse qui vendait des fils en dehors du marché payait 3 florins d'amende, et tout acheteur dans les mêmes conditions en payait 24. Il était d'ailleurs souvent spécifié dans les ordonnaces qu'on ne devait ni aller en chercher dans les villages, les faubourgs, ou au portes de la ville, ni recevoir chez soi les fileuses avec leur fil, etc.
Ceux qui étaient suspects d'être recoupeurs, baloteurs, etc, en un mot de faire un métier en fraude, étaient toujours en cas de requérance, "tenus de jurer sur les faits servans à la découverte des dites fraudes, à peine de conviction."

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IIème PARTIE

Depuis trente ans déjà, la filature mécanique du coton était inventée;la laine de son coté se filait aussi mécaniquement; le lin seul restait à l'écart.
Rien cependant n'avait été négligé pour arriver à un but utile. Arkwright essayait de filer le lin sur ses machines à coton; Paul Lewis, André de Paris, Perron, inventaient successivement des appareils à filer le lin, mais sans arriver à aucun résultat. L'Angleterre surtout avait fait de grands efforts: en 1767, Porthouse, de Darlington, prenait un brevet pour un métier à filer auquel cinq ans plus tard James Aytoun, de Kirkaldy, ajoutait des perfectionnements notables; une petite filature montée par Aytoun lui même avec quartre de ces machines, fonctionna pendant quelque temps en Angleterre, mais pour disparaître bientôt. Robinson, en 1793, William Brown, deux ans plus tard, imaginèrent d'autres appareils; ceux de Brown, introduits en Angleterre, et plus tard en France, en 1805, étaient regardés comme les plus parfaits, mais étaient loin de résoudre le problème.
Frappé de cet état de choses, Napoléon 1er voulut avoir le premier l'idée d'une telle création: son patriotisme l'y poussait, comme aussi son aversion des Anglais. Etonné des prodiges d'activité et des sources de richesses qu'engendrait chez nos voisins l'industrie de la filature de coton, il pensa que, tout en maintenant le blocus continental, le meilleur moyen de faire concurrence à ce produit exotique était de filer un textile indigène, et il choisit le lin, matière filamenteuse d'un usage alors universel.
Le 12 mai 1810, un décret, daté de Bois le Duc, parut dans le "moniteur", promettant un million de récompense à l'inventeur de la filature du lin.
Chacun en connait le texte.

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Deux mois après, le 13 juillet 1810, un premier brevet était pris pour cette invention; il contenait tous les principes fondamentaux du filage mécanique, Philippe de Girard avait résolu le problème, la France comptait une gloire de plus.
"Quelques jour après la publication du décret impérial, dit M. Ampère, Philippe de Girard, alors agé de trente-cinq ans, était chez son père à Loumartin. Pendant le déjeuner de famille, on apporta le journal qui contenait ce défi magnifique jeté à l'esprit d'invention, sans exclure aucun peuple, et comme avec la confiance que l'universalité du concours n'empêcherait pas cette récompence d'être remportée par un Français. En effet, c'est un Français qui a eu, sinon le bonheur de l'obtenir, du moins la gloire de l'avoir méritée. Philippe de Girard passa le journal à son fils en lui disant: "Philippe, voila qui te regarde." Après le déjeuner, celui ci se promenait seul, décidé à résoudre le problème. Jamais il ne s'était occupé de rien qui eût rapport à l'industrie dont il s'agissait. Il se demanda s'il ne devait pas étudier tout ce qui avait été tenté sur le sujet proposé; mais bientôt il sedit que l'offre d'un million prouvait qu'on n'était arrivé à rien de satisfaisant. Il voulut tout ignorer pour mieux conserver l'indépendance de son esprit.
Il rentra, fit porter dans sa chambre du lin , du fil, de l'eau, une loupe, et regardant tour à tour le lin et le fil il s dit: " avec ceci il faut que je fasse cela." Après avoir examiner le lin à la loupe, il le détrempa dans l'eau, l'examina de nouveau, et le lendemain à déjeuner il disait à son père: "Le million est à moi !" Puis il pris quelque brins de lin, les décomposa par l'action de l'eau, de manière à en séparer les fibres élémentaires, les fit glisser l'une sur l'autre, en forma un fil d'une finesse extrême, et ajouta: "Il me reste à faire avec une machine ce que je fais avec mes doigts, et la machine est trouvée."
Il avait effectivement trouvé le principe de la filature à l'eau chaude, et pour lui, du principe à l'application, il n'y avait qu'un pas.

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Certain du succès de ses recherches, il voulut toutefois les mettre en pratique, afin de présenter au concours proposé une méthode logique et assurée. Associé avec ses frères et quelques amis, il convertit en appareils de tout genres et en constructions l'héritage paternel, et monta bientôt rue Meslay, à Paris, la première filature de lin; sous l'influence de Constant Prévost, un second établissement fut bientôt créé rue de Charonne, et Girard se trouvatout-à-coup à la tête de deux fabriques modèles.
Le moment étant venu de faire connaître son invention, Philippe de Girard en fit part à l'Empereur. Accompagné de Chaptal, celui ci visita toutes les machines et examina les produits fabriqués. Son approbation fut complète; aussitôt après cette visite; il écrivit lui même au ministère le 22 mai pour donner l'odre de convoquer le jury de concours.
Les évènements politiques en décidèrent autrement...c'est l'époque de la Restauration.
Peu soucieux de payer les dettes de Bonaparte, ce gouvernement ne donna aucune suite au concours provoqué par Napoléon 1er; avec les Cent-jours, Philippe de Girard reprit espoir.
Il avait, pour soutenir son industrie, grevé d'hhypothèques ses proriétés et celles de ses frères, et comme, grâce à ces sacrifices, il passait encore pour celui qui savait faire le plus beau fil et tesser les plus belles toiles, il écrivit à l'administration pour qu'elle donnât suite aux promesses de 1810. Le directeur du Conservatoire lui écrivit le 11 juin que sa demande était agréée.
Mais peu de jours après, Waterloo vint nous perdre. Napoléon tomba définitivement, et avec lui son protégé.

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Girard ferma d'abord sa filature de la rue Meslay. Il ne conserva celle de la rue Charonne que dans l'espoir de relever son crédit, refusant malgré tout de céder aux conseils de ses amis qui l'invitaient à déposer son bilan. Un créancier impitoyable le fit arrêter et conduire à Sainte-Pélagie.
En ce moment critique, Philippe de Girard offrit au gouvernement, par l'intermédiaire de M. de Bevière, de vendre ses machines à des coditions exxceptionnellement avantageuses; le ministre de l'intérieur, M de la Branche, jugea plus digne de ne pas donner suite à ces propositions. Il se décida quelques jours après, à donner à Philippe un léger secours: alors que Napoléon n'avait pas reculé devant l'offre d'un million pour l'invention de la filature mécanique, le nouveau gouvernement finissait, après maintes demandes, par accorder une simple subvention de 8000 fr. , et encore, en prenant pour garantie un materiel qui en valait plus de 30 000.
Ce fut alors qu'exaspéré par ces revers et sollicité par François d'Autriche, Philippe de Girard alla construire une filature mécanique à Hirtenberg, près Vienne. Il laissait cependant à Paris, sous la direction de ses frères, un assortiment complet, pour perpétuer dans sa patrie le souvenir de ses inventions.
restage_no_l_22_nov_2006_010.jpg A la même époque, un brevet était pris en Angleterre par Mr Horace Hall, en société avec MM. Lanthois et Cachard, employés de Philippe de Girard, qui, profitant de la confusion des évenements, avaient eu l'imprudence d'enlever clandestinement les dessins du maitre et de se les approprier. Chose singulière, tandis qu'en France le gouvernement refusait tout secours à Girard, de l'autre coté du détroit, on donnait à Lanthois et Cachard, pour prix de leurs abus de confiance, 2000 livres sterling comptant !
Cependant il n'était pas étonnant, après les guerres de l'empire, de voir diminuer en France la culture du lin, qui demande beaucoup de bras, tant pour la préparation de la terre que pour la récolte même. Les cultivateurs s'y livraient de moins en moins, découragés par de mauvaises années, et effrayés d'un décret d'octobre 1815 qui, rangeant le rouissage en grand dans la première catégorie des établissement insalubres, en ordonnait la suppression à la moindre réclamation.

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L'industrie du lin était dans une situation tellement précaire, que, malgré ses refus à Phillipe de Girard, le gouvernement d'alors chercha des moyens moins onéreux pour en atténuer le déclin. En 1816, un décret frappant d'un droit de4 fr. aux 100 kgs les lins importés de la Belgique, stimula le courage des cultivateurs. La culture du lin repris un nouvel essor.
Toutefois, la filature de Paris était loin de prospérer. Abreuvé de revers, et désespéré du peu de sympathie qu'il rencontrait en France, Frédéric de Girard, qui la dirigeait, mourut en 1820. Il était le seul survivant des frères de Phillipe de Girard, dont l'établissement fut aussitôt fermé.
Or, il arriva qu'en récapitulant les dettes de Phillippe de Girard, on ne trouva pas assez dans la vente de ses machines pour les couvrir. M. Laborde les acheta toutes, en fit construire d'autres par M. Saulnier, et monta une filature à ses risques et périls. C'était le second Français qui osât filer mécaniquement.
D'autres établissement se montèrent bientôt à Versailles, à Gamache, à Mouy, à Aaran en Suisse. Toutes ces fabriques étaient basées sur le système Girard. Ceux qui n'en avaient pas voulu tout dabord, le copiaient aujourd'hui; leur inexperience les perdit peu-à -peu, ils ne purent supporter la concurrence du filage à la main.
D'autres les remplacèrent, mais avec des appareils des plus défectueux, grossièrement copiés sur les premiers modèles, ils tombèrent en peu de temps.
Sollicité de toutes parts, le gouvernement chercha enfin des moyens sérieux de faire revivre chez nous cette industrie toute Française. En 1822, un décret ayant relevé à 10 fr. le droit d'importation, la filature finit par prospérer, et nos produits commencèrent dès lors à être goutés à l'étranger. Cette année notre exportation fut considérable, tant en matières brutes qu'en fils et tissus; notre culture s'éleva dans le nord à 15000 hectares.
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En 1824, on vit venir en France un Anglais, homme obscur jusque là et inconnu de tous, mais qui était poussé par une idée fixe: dérober à la France la filature mécanique et l'importer en Angleterre. Il se nommait Marshall.
Après un court séjour chez nous, il retourna dans sa patrie, muni des renseignements qui lui était nnécessaires, et bientôt fonda à Leeds la première filature Anglaise. A ne cosidérer cette industrie que par ses résultats financiers, elle date vraiment de cette époque, car Marshall réalisa bientôt des bénéfices incroyables. Il engagea comme contre-maître avec un salaire élevé, Lanthois, employé de Girard, dont nous avons parlé plus haut. Quant à Cachard, largement aidé, il fit bientôt concurrence à son ancien complice, sous la raison sociale de deux commanditaires, Hive et Atkinson.
L'essor une fois donné à l'Angleterre, la filature de lin s'y transforma bientôt. Chacun connait les noms de ces innovateurs: David Caencross, Peter Fairbrain ,John Combe, Samuel Lawson, pour les machines de filature; Peeters, Robinson, Wortwooordh, pour les machines de peignage, qui par leurs perfectionnements successifs firent, des appareils grossiers de Girard, des métiers bien plus parfaits.
Nous ne pouvions, avec nos machines primitives, lutter contre les appareils anglais.
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Ce fut en 1825 que commença l'importation des fils chez nous; ce fut en 1830 qu'elle prit une véritable extension. Les fils Anglais étaient tellement supérieur aux nôtre que c'était à peine si les filateurs de Leeds pouvaient répondre aux besoins de la consommation. Toujours primés sur nos marchés, ils n'entrait cependant pas en assez grande abondance pour nous causer de grands préjudices, mais bientôt la multiplicité de leurs filatures de lin força les Anglais à chercher un grand débouché à l'étranger. L'importation des fils Anglais s'était élevé de 161 kilogrammes en 1825 à 418383 en 1833.
Outre qu'elles n'atteignirent pas un chiffre fort élevé, les premières importations nous causèrent peu de mal, car les Anglais retiraient de France une partie de matières brutes qu'ils lui réexpédiaient ensuite en fils. Mais bientôt la perféction de leurs machines leurs permit avec des lins communs d'atteindre à de grandes finesses, et nos produits furent délaissés. Les lins russes, par exemple, que l'on ne considérait en France que comme propres à la fabrication des cordages et des toiles à voile, servaient alors en Angleterre à la fabrication des numéros 35 et 50 mouillé.
Ce fut en France une débacle complète.
D'une part, notre exportation en lin cessa presque complétement. Elle s'élevait en 1825 à 2,472,671 kil., elle était tombée en 1833 à 1,175,510 kil., et en 1834 à 287,822 kil. La Russie, la Hollande et la Belgique nous avaient remplacés.
D'autre part, l'importation des fils Anglais prit des proportions effrayantes. Jusque là nous ne tirions guère de fils que de la Belgique, de la Prusse et de quelques autres parties de l'Allemagne, et la moyenne de nos importations, évalués sur treize années à partir de 1825, ne sélevait guère, pour la Belique qu'à 748,000 kil. , pour la Prusse à 70,000 kil. et pour le reste de l'Allemagne à 163,000 kilogs. Mais quand l'Angleterre vint prendre la place de ce pays producteur, elle envahit complétement nos marchés.

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On voit que l'importation des fils Anglais, à peu près nulle avant 1830, s'est élevée rapidement de la quantitée de 3,049 kil. où elle était dans cette dernière année à celle de 3,197,917 kil. où elle est arrivée en 1837, c'est à dire qu'elle à centuplé dans le court espace de 7 années.
De cette innondation de produits Anglais résultait évidemment pour la filature une chute inévitable.
Dans son Dictionnaire de Commerce, Mr Hautrive de Lille, évaluait à trente sept le nombre de filatures de lin qui fonctionnaient en France en 1831 Situés au centre de la production de la matière première, ces filatures donnaient des résultats sinon brillants du moins satisfaisants. Mais peu à peu l'invasion des filatures anglaises les fit tomber. En 1836, quinze à seize de ces établissements subsistaient à peine dans toute la France; à Lille, il en restait huit.

A SUIVRE...

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