LA FILATURE DE LIN EN FRANCE.
Par Arnaud le lundi 22 décembre 2008, 20:11 - HISTOIRE DU LIN - Lien permanent

A l'heure où la Chine est devenue "l'usine du monde", et que plus de 80% des fibres de lin produites en France sont vendues aux filatures Chinoises, je vous offre un peu de recul en vous plongeant dans l'histoire...

Je suis en train de lire un livre publié en 1878 "Etudes sur le travail des lins" par Alfred Renouard Fils. Aprés avoir lu quelques pages et nottament le chapitre sur la filature j'ai pensé qu'il serait interessant de le mettre en ligne sur ce blog. Un peu chaque soir, tel un feuilleton, vous pourrez lire ce magnifique ouvrage...

Alfred RENOUARD Fils. Ingénieur civil, filateur et fabricant de toiles à Lille, membre de plusieurs Société savantes de France et de l'Etranger...

APERCU SUR L'HISTOIRE DE LA FILATURE DU LIN EN FRANCE.
L'histoire de la filature du lin en France comprend deux périodes: la première, pendant laquelle elle ne fut qu'une industrie toute manuelle et l'apanage des familles ouvrières; la seconde, où passant à l'état d'industrie mécanique, elle s'agrandit, prospéra, sous forme d'ateliers et de manufactures, et devint pour notre pays l'une des sources les plus fécondes de richesses. Mais comme, à notre sens, l'histoire du filage à la main présente plus d'intéret pour l'antiquaire que pour l'industriel, nous ne ferons qu'en indiquer les principales étapes, pour nous arrêter plus volontiers et plus longuement sur l'industrie mécanique proprement dite.
Parmi nos industries locales, s'il en est une que nous pouvons à bon droit revendiquer comme indigène, c'est certainement celle du lin. Il nous semble que, dans les Flandres, l'emploi du lin n'a pas de date, car, aussi loin que nous remontions, tout indique qu'après la laine le lin dût être le premier textileemployé pour la confection des vêtements. Lorsque les romains firent la conquête des Gaulles, nos champsde lin les frappèrent d'admiration. César, dans ses commentaires, ne manque pas de décrire le "sagum" de nos ancètres, habit fait en fil de lin, et dans la dénomination duquel il faut sans doute chercher l'origine de notre "sarrau" actuel. Srabon et Pline nous disent aussi que de leur temps, notre pays , quoique fort boisé, produisait beaucoup de blé, de millet, et quantité de lin avec lequel on faisait différentes sortes de toiles.

Les Francs ne dédaignèrent pas de continuer la tradition, et, au VIII ème
siècle, Charlemagne en encouragea la culture. Il défend en outre, dans ses
Capitulaires, de filer les dimanches (789), il spécifie la peine à infliger à
ceux qui se seront rendus coupables du vol de cette plante (798), et il exige
(813) que l'on file le lin à la cour pour en confectionner des vêtements. Au
siècle suivant, nous voyons Charles-le-Gros (884) ordonner que toutes les
femmes, même les princesses, soient instruites dans l'art de le filer et de le
tisser. Les chroniqueurs du temps parlent alors des fuseaux d'argent dont se
servaient les femmes de la cour, mais ils ne disent rien du métier qui servait
à en faire de la toile.
Parmi les documents qui nous restent sur le commerce des Flandres, l'un
d'eux surtout mérite d'être signalé. Il y est rapporté qu'à l'entrée d'Isabelle
de Flandre dans la ville de Courtrai, les magistrats voulurent donner à la
comptesse une idée de la principale industrie du pays, et en même temps la
recréer en l'instruisant. On représente alors devant elle, sur un théâtre à dix
degrés, les diverses manipulations que l'on faisait subir au lin avant de le
transformer en toile. Préparation de la terre, ensemencement, sarclage,
récolte, rouissage et teillage, toutes les opérations en un mot, jusque même
celle du filage au fuseau, du tissage et du blanchiement, furent représentés en
simulacre devant elle. On feignit même en terminant, de vendre au marché la
toile qu'elle avait vu tisser. Nous pourions encore citer un grand nombre
d'aures documents qui nous prouvent combien alors cette industrie était alors
chez nous étendue et en quelque sorte vénérée.
Toutefois, en dehors de la Flandre, les toiles de lin étaient en France d'une
extrême rareté ne s'offraient qu'aux grands personnages, et l'emploi journalier
du linge sur le corps était même regardé comme un luxe effréné. Ainsi, pour les
cérémonies du sacre, on fabriquait exprés à Reims des serviettes dont le
travail était trés-estimé; d'autre part, on reprochait à Isabeau de Bavière,
femme de Charles VI (1380) de dilapider le trésor public parcequ'elle avait
deux chemises de toile fine. D'ailleus à Lille, les sayetteurs qui étaient avec
les drapiers les principaux industriel de la ville, fabriquaient beaucoup plus
de toiles anglaises; c'est à dire de toiles mixtes en lin et en laine, que de
tissus de lin proprement dits.
Le compté de Laval avait été le premier qui eût profité de l'exemple des
Flandres. On sait en effet que les manufactures de ce pays ne doivent leur
origine qu'aux cultivateurs et aux toiliers flamands que Béatrix de Gaure,
comptesse de Flandre, avait emmenés avec elle en 1296, lors de son mariage avec
le compte de Laval.
Peu à peu cependant l'emploi des tissus de lin commença à se généraliser dans
les classes moyennes, et le commerce s'agrandit tout autant par le bénéfice
qu'on en retirait que parce qu'on s'aperçut que l'emploi de ces étoffes faisait
disparaitre un grand nombre de maladies cutanées, la lèpre en particulier; mais
alors ce n'est plus en France que ces industries prennent leurs plus grand
essor, c'est en Allemagne, où elles y deviennent une source inépuisable de
richesses. La silésie avait crée en 1300 une corporation spéciale pour en
favoriser le commerce, et le Palatinat en 1340, comptait déjà un grand nombre
de fabriques de toile.

Chacun connait le nom du fabricant Fulger, qui dans un banquet offert à
Charles-Quint brûlait grâcieusement dans un bol d'aromates un billet d'un
million de florins que l'empereur lui avait souscrit, du tisserand Sugger qui
se trouvait assez riche pour prêter des millions d'écus aux papes et aux
empereurs. "J'ai dans ma ville d'Ausbourg, disait alors Charles-Quint, en
parlant de Sugger, un tisserand capable de vous acheter tous les trésors de la
couronne de France".
Il fallut la guerre de trente ans pour renverser cette suprématie et répandre
le commerce des fils en Angleterre et en Hollande. En France, la Flandre avait
toujours la primauté, "la filleterie" (aujourd'hui filterie) avais surtout pris
grande extension; on y faisait alors des fils de 3,4,5 et 7 bouts, des fils de
masse, des fils façon Tournai, des fils de Bretagne, des fils à broder, à faire
dentelles, des fils dit chainets, etc. Quant au commerce des tissus il ne se
bornait guère qu'à la sayetterie. On citait encore, comme chose trés-rare et
ainsi qu'on le faisait auparavant, l'emploi du linge sur le corps, et les
historiens (1580) mentionnent comme une grande nouveauté les deux chemises de
toile que Catherine de Médicis possédait dans son mobilier.
La mécanique, si je puis m'exprimer ainsi, ne faisait guère de progrès durant
ce temps. Le "fuseau", bâton pointu et court, qui tordait et enroulait les
fibres suspendus à une "quenouille", avait été, en 1533, remplacé par le rouet.
Cet instrument, inventé par un bourgeois de Brunswick, Jurgens de Watenbuttel,
tordait le lin des mains de la fileuse et l'enroulait sur une bobine. Il ne fut
guère changé qu'en 1777, par l'intendant De Bernières qui y ajouta une seconde
bobine pour permettre de filer des deux mains à la fois. Depuis ce temps, il
n'a reçu aucun changement.

Tel est, en peu de mots, l'historique du filage à la main dans nos contrées.
Les grands évenements politiques, tel que les guerres de Flandre, la révocation
de l'édit de Nantes, en entravèrent quelque fois les progrès, il faudrait alors
pour en raconter toutes les péripéties, passer en revue l'histoire proprement
dite des Flandres et de la France; nous préférons nous borner à ce simple
récit.
Nous terminerons en indiquant rapidement ce qu'était le commerce des fils de
lin à Lille avant 1789.
A cette époque, Lille possédait un grand nombre de marchés, dont un spécial
pour la vente des fils de lin. Le marché au fil de lin devait se tenir, d'après
une ordonnance de l'époque, dans la place vulgairement nommée le Petit-Marché,
au-dessus du Pont-de-Fin, entre la rue des Malades et des Petites-Boucheries;
c'est l'endroit que nous appelons aujourd'hui la rue des Pont-de-Comines,
située dans le vieux Lille.
Une ordonnance réglait les heures d'ouverture de ce marché qui devait alors "se
faire les mercredis et samedis du matin, à sçavoir, depuis les Pâques jusqu'à
la Saint-Rémy, à sept heures, et depuis la Saint-Rémy jusqu'aux Pâques, à huit
heures."
Les fabricants de toile et filetiers formaient alors la véritable aristocratie
lilloise, bien plus encore qu'aujourd'hui, et toutes les ordonnances prises au
sujet de ces corporations n'avaient en vue que de favoriser constamment et
circonscrire leur commerce. Nous citerons entre autre celle du 15 fevrier 1576,
émanant des officers de la chambre des comptes et défendant "de lever le droit
de Tonlieu sur les fils de lin que les fileuses apporteraient en cette ville
pour être vendus dans les marchez," puis celle des magistrats de Lille du 24
octobre 1662, 15 avril 1692, 24 novembre 1705, 29 octobre 1707, 16 novembre et
17 juillet 1714, 26 mai 1726, 25 janvier 1735, tendant toujours à monopoliser
pour certains corps d'état la vente et l'emploi des fils de lin.
Ainsi les manufacturiers qui employaient ce produit avaient "seuls" le droit
d'entrer au marché durant la première heure. Tous étranger ou tout habitant de
Lille qui n'était ni sayetteur, ni bourgeteur, ni filetier, ni tapissier,
n'avait le droit d'y mettre les pieds sous peine d'amende de 6 florins. Il
fallait attendre l'heure suivante.
L'achat de fils au marché était en outre défendu à ceux qui en faisaient un
commerce en dehors des corporations de métiers;
Aux gens dits" recoupeurs", c'est à dire à ceux qui faisait profession
d'acheter du fil pour le revendre, sous peine d'une amende de 6 florins;
Aux "baloteurs", c'est à dire aux commissionnaires chargés de vendre les fils
des recoupeurs (même amende en cas de contravention);
Aux étrangers, manants de la ville, etc, sauf pareille punition.
En outre, il n'était aisé d'acheter du fil à sa guise. Ceux qui avaient ce
droit ne pouvaient "acheter ou faire acheter fil de lin plus que par deux
personnes de chaque famille, à peine de trois florins d'amende, et de six
florins en cas que la contravention fût faite par quelque personne
interposée."
En ce qui concernait les vendeurs, il était dit: "personne ne pourra vendre
fils de lin au préjudice de ce que dessus, à peine de 10 patards d'amende en
cas de contravention."
De plus, comme il était complétement défendu de vendre des fils en dehors du
marché de la ville, on était arrivé sauf de rares exeptions, à monopoliser le
commerce des fils et des toiles entre les mains des corporations de tissus et
de filterie, et la vente entre les mains des fileuses seules.
La fileuse qui vendait des fils en dehors du marché payait 3 florins d'amende,
et tout acheteur dans les mêmes conditions en payait 24. Il était d'ailleurs
souvent spécifié dans les ordonnaces qu'on ne devait ni aller en chercher dans
les villages, les faubourgs, ou au portes de la ville, ni recevoir chez soi les
fileuses avec leur fil, etc.
Ceux qui étaient suspects d'être recoupeurs, baloteurs, etc, en un mot de faire
un métier en fraude, étaient toujours en cas de requérance, "tenus de jurer sur
les faits servans à la découverte des dites fraudes, à peine de
conviction."


IIème PARTIE
Depuis trente ans déjà, la filature mécanique du coton était inventée;la
laine de son coté se filait aussi mécaniquement; le lin seul restait à
l'écart.
Rien cependant n'avait été négligé pour arriver à un but utile. Arkwright
essayait de filer le lin sur ses machines à coton; Paul Lewis, André de Paris,
Perron, inventaient successivement des appareils à filer le lin, mais sans
arriver à aucun résultat. L'Angleterre surtout avait fait de grands efforts: en
1767, Porthouse, de Darlington, prenait un brevet pour un métier à filer auquel
cinq ans plus tard James Aytoun, de Kirkaldy, ajoutait des perfectionnements
notables; une petite filature montée par Aytoun lui même avec quartre de ces
machines, fonctionna pendant quelque temps en Angleterre, mais pour disparaître
bientôt. Robinson, en 1793, William Brown, deux ans plus tard, imaginèrent
d'autres appareils; ceux de Brown, introduits en Angleterre, et plus tard en
France, en 1805, étaient regardés comme les plus parfaits, mais étaient loin de
résoudre le problème.
Frappé de cet état de choses, Napoléon 1er voulut avoir le premier l'idée d'une
telle création: son patriotisme l'y poussait, comme aussi son aversion des
Anglais. Etonné des prodiges d'activité et des sources de richesses
qu'engendrait chez nos voisins l'industrie de la filature de coton, il pensa
que, tout en maintenant le blocus continental, le meilleur moyen de faire
concurrence à ce produit exotique était de filer un textile indigène, et il
choisit le lin, matière filamenteuse d'un usage alors universel.
Le 12 mai 1810, un décret, daté de Bois le Duc, parut dans le "moniteur",
promettant un million de récompense à l'inventeur de la filature du lin.
Chacun en connait le texte.

Deux mois après, le 13 juillet 1810, un premier brevet était pris pour cette
invention; il contenait tous les principes fondamentaux du filage mécanique,
Philippe de Girard avait résolu le problème, la France
comptait une gloire de plus.
"Quelques jour après la publication du décret impérial, dit M. Ampère, Philippe
de Girard, alors agé de trente-cinq ans, était chez son père à Loumartin.
Pendant le déjeuner de famille, on apporta le journal qui contenait ce défi
magnifique jeté à l'esprit d'invention, sans exclure aucun peuple, et comme
avec la confiance que l'universalité du concours n'empêcherait pas cette
récompence d'être remportée par un Français. En effet, c'est un Français qui a
eu, sinon le bonheur de l'obtenir, du moins la gloire de l'avoir méritée.
Philippe de Girard passa le journal à son fils en lui disant: "Philippe, voila
qui te regarde." Après le déjeuner, celui ci se promenait seul, décidé à
résoudre le problème. Jamais il ne s'était occupé de rien qui eût rapport à
l'industrie dont il s'agissait. Il se demanda s'il ne devait pas étudier tout
ce qui avait été tenté sur le sujet proposé; mais bientôt il sedit que l'offre
d'un million prouvait qu'on n'était arrivé à rien de satisfaisant. Il voulut
tout ignorer pour mieux conserver l'indépendance de son esprit.
Il rentra, fit porter dans sa chambre du lin , du fil, de l'eau, une loupe, et
regardant tour à tour le lin et le fil il s dit: " avec ceci il faut que je
fasse cela." Après avoir examiner le lin à la loupe, il le détrempa dans l'eau,
l'examina de nouveau, et le lendemain à déjeuner il disait à son père: "Le
million est à moi !" Puis il pris quelque brins de lin, les décomposa par
l'action de l'eau, de manière à en séparer les fibres élémentaires, les fit
glisser l'une sur l'autre, en forma un fil d'une finesse extrême, et ajouta:
"Il me reste à faire avec une machine ce que je fais avec mes doigts, et la
machine est trouvée."
Il avait effectivement trouvé le principe de la filature à l'eau chaude, et
pour lui, du principe à l'application, il n'y avait qu'un pas.

Certain du succès de ses recherches, il voulut toutefois les mettre en
pratique, afin de présenter au concours proposé une méthode logique et assurée.
Associé avec ses frères et quelques amis, il convertit en appareils de tout
genres et en constructions l'héritage paternel, et monta bientôt rue Meslay, à
Paris, la première filature de lin; sous l'influence de Constant Prévost, un
second établissement fut bientôt créé rue de Charonne, et Girard se
trouvatout-à-coup à la tête de deux fabriques modèles.
Le moment étant venu de faire connaître son invention, Philippe de Girard en
fit part à l'Empereur. Accompagné de Chaptal, celui ci visita toutes les
machines et examina les produits fabriqués. Son approbation fut complète;
aussitôt après cette visite; il écrivit lui même au ministère le 22 mai pour
donner l'odre de convoquer le jury de concours.
Les évènements politiques en décidèrent autrement...c'est l'époque de la
Restauration.
Peu soucieux de payer les dettes de Bonaparte, ce gouvernement ne donna aucune
suite au concours provoqué par Napoléon 1er; avec les Cent-jours, Philippe de
Girard reprit espoir.
Il avait, pour soutenir son industrie, grevé d'hhypothèques ses proriétés et
celles de ses frères, et comme, grâce à ces sacrifices, il passait encore pour
celui qui savait faire le plus beau fil et tesser les plus belles toiles, il
écrivit à l'administration pour qu'elle donnât suite aux promesses de 1810. Le
directeur du Conservatoire lui écrivit le 11 juin que sa demande était
agréée.
Mais peu de jours après, Waterloo vint nous perdre. Napoléon tomba
définitivement, et avec lui son protégé.
Girard ferma d'abord sa filature de la rue Meslay. Il ne conserva celle de
la rue Charonne que dans l'espoir de relever son crédit, refusant malgré tout
de céder aux conseils de ses amis qui l'invitaient à déposer son bilan. Un
créancier impitoyable le fit arrêter et conduire à Sainte-Pélagie.
En ce moment critique, Philippe de Girard offrit au gouvernement, par
l'intermédiaire de M. de Bevière, de vendre ses machines à des coditions
exxceptionnellement avantageuses; le ministre de l'intérieur, M de la Branche,
jugea plus digne de ne pas donner suite à ces propositions. Il se décida
quelques jours après, à donner à Philippe un léger secours: alors que Napoléon
n'avait pas reculé devant l'offre d'un million pour l'invention de la filature
mécanique, le nouveau gouvernement finissait, après maintes demandes, par
accorder une simple subvention de 8000 fr. , et encore, en prenant pour
garantie un materiel qui en valait plus de 30 000.
Ce fut alors qu'exaspéré par ces revers et sollicité par François d'Autriche,
Philippe de Girard alla construire une filature mécanique à Hirtenberg, près
Vienne. Il laissait cependant à Paris, sous la direction de ses frères, un
assortiment complet, pour perpétuer dans sa patrie le souvenir de ses
inventions.
A la même époque, un brevet était pris en
Angleterre par Mr Horace Hall, en société avec MM. Lanthois et Cachard,
employés de Philippe de Girard, qui, profitant de la confusion des évenements,
avaient eu l'imprudence d'enlever clandestinement les dessins du maitre et de
se les approprier. Chose singulière, tandis qu'en France le gouvernement
refusait tout secours à Girard, de l'autre coté du détroit, on donnait à
Lanthois et Cachard, pour prix de leurs abus de confiance, 2000 livres sterling
comptant !
Cependant il n'était pas étonnant, après les guerres de l'empire, de voir
diminuer en France la culture du lin, qui demande beaucoup de bras, tant pour
la préparation de la terre que pour la récolte même. Les cultivateurs s'y
livraient de moins en moins, découragés par de mauvaises années, et effrayés
d'un décret d'octobre 1815 qui, rangeant le rouissage en grand dans la première
catégorie des établissement insalubres, en ordonnait la suppression à la
moindre réclamation.

L'industrie du lin était dans une situation tellement précaire, que, malgré
ses refus à Phillipe de Girard, le gouvernement d'alors chercha des moyens
moins onéreux pour en atténuer le déclin. En 1816, un décret frappant d'un
droit de4 fr. aux 100 kgs les lins importés de la Belgique, stimula le courage
des cultivateurs. La culture du lin repris un nouvel essor.
Toutefois, la filature de Paris était loin de prospérer. Abreuvé de revers, et
désespéré du peu de sympathie qu'il rencontrait en France, Frédéric de Girard,
qui la dirigeait, mourut en 1820. Il était le seul survivant des frères de
Phillipe de Girard, dont l'établissement fut aussitôt fermé.
Or, il arriva qu'en récapitulant les dettes de Phillippe de Girard, on ne
trouva pas assez dans la vente de ses machines pour les couvrir. M. Laborde les
acheta toutes, en fit construire d'autres par M. Saulnier, et monta une
filature à ses risques et périls. C'était le second Français qui osât filer
mécaniquement.
D'autres établissement se montèrent bientôt à Versailles, à Gamache, à Mouy, à
Aaran en Suisse. Toutes ces fabriques étaient basées sur le système Girard.
Ceux qui n'en avaient pas voulu tout dabord, le copiaient aujourd'hui; leur
inexperience les perdit peu-à -peu, ils ne purent supporter la concurrence du
filage à la main.
D'autres les remplacèrent, mais avec des appareils des plus défectueux,
grossièrement copiés sur les premiers modèles, ils tombèrent en peu de
temps.
Sollicité de toutes parts, le gouvernement chercha enfin des moyens sérieux de
faire revivre chez nous cette industrie toute Française. En 1822, un décret
ayant relevé à 10 fr. le droit d'importation, la filature finit par prospérer,
et nos produits commencèrent dès lors à être goutés à l'étranger. Cette année
notre exportation fut considérable, tant en matières brutes qu'en fils et
tissus; notre culture s'éleva dans le nord à 15000 hectares.

En 1824, on vit venir en France un Anglais, homme obscur jusque là et inconnu
de tous, mais qui était poussé par une idée fixe: dérober à la France la
filature mécanique et l'importer en Angleterre. Il se nommait Marshall.
Après un court séjour chez nous, il retourna dans sa patrie, muni des
renseignements qui lui était nnécessaires, et bientôt fonda à Leeds la première
filature Anglaise. A ne cosidérer cette industrie que par ses résultats
financiers, elle date vraiment de cette époque, car Marshall réalisa bientôt
des bénéfices incroyables. Il engagea comme contre-maître avec un salaire
élevé, Lanthois, employé de Girard, dont nous avons parlé plus haut. Quant à
Cachard, largement aidé, il fit bientôt concurrence à son ancien complice, sous
la raison sociale de deux commanditaires, Hive et Atkinson.
L'essor une fois donné à l'Angleterre, la filature de lin s'y transforma
bientôt. Chacun connait les noms de ces innovateurs: David Caencross, Peter
Fairbrain ,John Combe, Samuel Lawson, pour les machines de filature; Peeters,
Robinson, Wortwooordh, pour les machines de peignage, qui par leurs
perfectionnements successifs firent, des appareils grossiers de Girard, des
métiers bien plus parfaits.
Nous ne pouvions, avec nos machines primitives, lutter contre les appareils
anglais.


Ce fut en 1825 que commença l'importation des fils chez nous; ce fut en 1830
qu'elle prit une véritable extension. Les fils Anglais étaient tellement
supérieur aux nôtre que c'était à peine si les filateurs de Leeds pouvaient
répondre aux besoins de la consommation. Toujours primés sur nos marchés, ils
n'entrait cependant pas en assez grande abondance pour nous causer de grands
préjudices, mais bientôt la multiplicité de leurs filatures de lin força les
Anglais à chercher un grand débouché à l'étranger. L'importation des fils
Anglais s'était élevé de 161 kilogrammes en 1825 à 418383 en 1833.
Outre qu'elles n'atteignirent pas un chiffre fort élevé, les premières
importations nous causèrent peu de mal, car les Anglais retiraient de France
une partie de matières brutes qu'ils lui réexpédiaient ensuite en fils. Mais
bientôt la perféction de leurs machines leurs permit avec des lins communs
d'atteindre à de grandes finesses, et nos produits furent délaissés. Les lins
russes, par exemple, que l'on ne considérait en France que comme propres à la
fabrication des cordages et des toiles à voile, servaient alors en Angleterre à
la fabrication des numéros 35 et 50 mouillé.
Ce fut en France une débacle complète.
D'une part, notre exportation en lin cessa presque complétement. Elle s'élevait
en 1825 à 2,472,671 kil., elle était tombée en 1833 à 1,175,510 kil., et en
1834 à 287,822 kil. La Russie, la Hollande et la Belgique nous avaient
remplacés.
D'autre part, l'importation des fils Anglais prit des proportions effrayantes.
Jusque là nous ne tirions guère de fils que de la Belgique, de la Prusse et de
quelques autres parties de l'Allemagne, et la moyenne de nos importations,
évalués sur treize années à partir de 1825, ne sélevait guère, pour la Belique
qu'à 748,000 kil. , pour la Prusse à 70,000 kil. et pour le reste de
l'Allemagne à 163,000 kilogs. Mais quand l'Angleterre vint prendre la place de
ce pays producteur, elle envahit complétement nos marchés.

On voit que l'importation des fils Anglais, à peu près nulle avant 1830,
s'est élevée rapidement de la quantitée de 3,049 kil. où elle était dans cette
dernière année à celle de 3,197,917 kil. où elle est arrivée en 1837, c'est à
dire qu'elle à centuplé dans le court espace de 7 années.
De cette innondation de produits Anglais résultait évidemment pour la filature
une chute inévitable.
Dans son Dictionnaire de Commerce, Mr Hautrive de Lille, évaluait à
trente sept le nombre de filatures de lin qui fonctionnaient en France en 1831
Situés au centre de la production de la matière première, ces filatures
donnaient des résultats sinon brillants du moins satisfaisants. Mais peu à peu
l'invasion des filatures anglaises les fit tomber. En 1836, quinze à seize de
ces établissements subsistaient à peine dans toute la France; à Lille, il en
restait huit.
A SUIVRE...



Commentaires
Je suis l'arrière-petite-fille de l'auteur Alfred Renouard.Bravo pour votre initiative et bravo pour avoir réussi à dénicher cet ouvrage. Moi je ne le possède pas; je l'ai consulté à la Bibliothèque de Bordeaux qui n'en détient qu'un seul exemplaire en deux volumes, dédicacé par l'auteur.
Surprenant !
Voilà une nouvelle qui va me remettre à l'ouvrage...
Nous avons en fait 5 ouvrages de votre arrière grand-père
certains sont remplis de croquis technique, si vous le souhaiter je pourrai en scanner quelques-un. C'est aussi une bonne raison pour monter dans le Nord un de ces jours et venir voir ces livres de plus près.
Dans l'attente de vous relire.
Valérie & Arnaud
Je serais en effet ravie venir vous faire une petite visite. Je vais parfois dans le Nord faire des recherches "historico-généalogiques" concernant justement mon arrière-grand-père Alfred Renouard. Je possède déjà quelques livres et plusieurs articles.Peut-être pourriez-vs m'indiquer les titres que vous possédez?
Merci
Bonjour,
Voici l'inventaire des livres que nous possédons:
*3 petits livrets souples:
"Nouvelles recherches micrographiques sur le lin et le chanvre" publié en 1877.
"Le Lin en Angleterre" publié en 1880.
"Le Lin en Belgique" publié en 1881.
*2 livres reliés rouge:
"Etudes sur le travail des Lins" tome 6 "les étoupes".
"Etudes sur le travail des Lins" tome 7 "succédanés du lin"
*2 livres reliés noir:
"Etudes sur le travail des Lins" tome 1.
"Etudes sur le travail des Lins" tome 2.
J'en ai pris quelques photos qui serviront à illustrer l'article ci dessus.
Cordialement.
Arnaud VR.
Bonjour,
J'écris un livre historique maritime où il sera question d'un prisonnier de guerre français détenu de 1806 à 1809 à Wincanton en Angleterre. Ce prisonnier travaille dans une filature de lin. Pouvez-vous m'éclairer sur les méthodes de rouissage, teillage, peignage et sur la filature de l'époque où l'on disait l'Angleterre en avance dans la mécanisation... Peut-être avez-vous des images concernant ces techniques ? Merci de me répondre. Salutations distinguées. Jean-Pierre Ledru 309 rue d'Ecuquetot 76280 Turretot.
Réponse à "Ledru" (message ci dessus):
Bonjour Jean Pierre,
J'ai, dans le livre de Renouard, un passage qui décrit assez correctement les différentes méthodes de rouissage de cette époque. Pour les images je vous conseille 2 pistes: la première est de visiter ce site / forum de nos amis belges :http://natuur-forum.be/topic.asp?TO...
(n'oubliez pas de faire défiler les 68 pages !)
La seconde est de vous rendre au musée du lin à Courtrai en Belgique. En allant en Belgique vous serez toujours le bienvenu à Hondschoote.
A bientot, en attendant, je recommence à écrire sur ce sujet...
Arnaud VR
Bonjour,
J'habite Lourmarin où est né Philippe de Girard. Vous parlez longuement dans votre blog de la véritable "bataille du lin" qu'a dû mener Philippe de Girard pour faire reconnaître son invention... Comme vous le savez, sans doute, Philippe de Girard après Vienne, partit pour Varsovie. En Pologne, il mit sur pied une véritable cité industrielle qui porte toujours son nom : "Zyrardow". Mais j'anticipe, peut-être, sur la suite annoncée de votre blog... J'écris actuellement une biographie sur Philippe de Girard. Un des ouvrages que j'ai été conduit à consulter est : Vie et Inventions de Philippe de Girard, par Gabriel Desclosières 2ème édition (1881).
Pouvez-vous me guider dans la découverte d'autres souces fiables ?
Bravo pour votre Blog
Phjilippe Girbal
Merci pour votre réponse... Le problème est que le flamand m'est inconnu... J-P Ledru
Réponse au commentaire n°7:
Bonjour Philippe,
Effectivement nous allons bientot reparler des aventures de Philippe de Girard sur ce blog et en particulier l'épisode Polonais.
Concernant votre question sur les ouvrages relatant la vie de cet ingénieur hors du commun, nous avons un petit livret de 40 pages sur sa vie écrit par Benjamin Rampal en 1863 (extrait de la revue de Paris du 15 décembre).
Nous sommes très curieux de pouvoir lire vos travaux.
Bonne continuation.
Valérie et Arnaud, LE GRENIER DU LIN.
pour avoir travailler en 2005 en Pologne à zyrardow
il y a toujours une fabrique de lin de l'époque qui se trouve au bout de la rue ( 1 UL MAYA ) rue du 1° MAI
imposssible de prendre des photos de la production
c'est du ZOLA mais des belles choses nappes, serviettes
draps de bain ect ect et des batiments en briques rouge
comme les corons dans le Nord, et dailleur un magasin
Chanpion se trouve dans une ancienne filature mais la facade est de l'époque, et le parking également
Réponse au commentaire n°10:
Bonsoir Daniel,
Merci pour votre info qui a éveillé ma curiosité sur Zyrardow ou Girardow. J'ai visité deux sites qui en parle
de manière intéressante...
Le premier est en Anglais, il est écrit par une descendante Américaine d'un fileur de lin Polonais !
http://pastprologue.wordpress.com/2...
Le second offre plus de photos de la filature qui est devenu autre chose...
http://galeriabezdomna.art.pl/pl/in...
Bonne visite...
Arnaud VR, LE GRENIER DU LIN
Bonjour,
Arnaud,
Je suis écrivaine canadienne (québécoise) née en Belgique. Mes romans sont publiés par la maison d'Éditions Leméac, à Montréal. Le roman que j'écris en ce moment se déroule pendant la Deuxième guerre mondiale. Une des familles de mon roman est "dans les textiles", donc à Courtrai, en Belgique. Votre exposé est magnifique, mais pourriez-vous m'éclairer sur la problématique des textiles en Belgique (filatures,
tissage, matières premières, rayonne pendant la guerre, etc.) Ou alors me dire vers qui je pourrais me tourner. Je vous en remercie par avance. Paule Noyart
Réponse au commentaire n°12:
Bonsoir Paule,
Courtrai étant considérée comme la capitale du lin, je pense que votre roman pourrait s'appuyer sur une famille linière du Courtraisis. Je vous suggère de vous rapprocher de l'histoire de la famille Libeert de Meulebeke, celle ci est spécialiste du tissage de lin depuis 150 ans ! et existe toujours sous le nom de Libeco après avoir fusionnée avec une autre famille Belge du Lin: les Lagae.
A l'occasion des 150 ans du groupe (en 2008) nous avons reçu un livre "Le temps du Lin" qui retrace la vie de ces 2 entreprises. Je pense que ce livre vous sera d'une grande utilité, il y a d'ailleurs un passage qui relate un drame dans la famille Libeert: en 1946 lors d'une traversée aérienne de l'atlantique l'avion se crash à Terre neuve Mr Libeert est tué sur le coup, son épouse survivra fortement blessée...
Si vous avez des difficultées pour obtenir le livre n'hésitez pas à me recontacter.
En espérant que le lin "prendra le dessus" dans vos choix
Cordialement.
Arnaud VR, Le Grenier du Lin.
Bonjour et bravo pour le temps que vous passez à parler du patrimoine industriel.
Je suis un descendant de la famille Boutry-Droulers, filateurs à Lille. Une branche de la famille filait le lin, les Droulers Vernier. Je cherche tout document, reproduction, photo etc etc relatif à mes ancètres. Si vous aviez quelque info que ce soit, j'en serais très honoré.
Cordialement, Ludovic
Bonjour et bravo pour le temps que vous passez à parler du patrimoine industriel.
Je suis un descendant de la famille Boutry-Droulers, filateurs à Lille. Une branche de la famille filait le lin, les Droulers Vernier. Je cherche tout document, reproduction, photo etc etc relatif à mes ancètres. Si vous aviez quelque info que ce soit, j'en serais très honoré.
Cordialement, Ludovic
Bravo de parler de ce lin si joliment mis en valeur et tissé manuellement à Locronan.Je ne parle pas au nom de mes ancêtres mais de la jeune femme des années 70, qui émerveillée par ce travail ,avait acheté un chemin de table .
Je m'étais dit qu'un jour je reviendrais pour de nouveau pour voir ces métiers fonctionner et que je me laisserai tenter par ces oeuvres tissées par des doigts de fées !
Hélas,mille fois hélas,"on ne tisse plus de lin en France"Abassourdie par cette nouvelle,je sui repartie après avoir visité le musée silencieux avec ses métiers qui ne servent plus qu'à des démonstrations très épisodiques!
Un peu plus loin en Bretagne,j'achetais une nappe tissée à la machine,mais en Bretagne,et bien devinez!Bradées car celà ne va plus se faire!
Pas rentable,cet oeuvre d'art au tons sobres et de bon goût!
Non,madame,dit la vendeuse un peu triste,voyant notre réel intérêt ,mais"venant de Chine " nous avons ces petites nappes aux tons et personnages bretons qui se vendent assez bien!
Bretons,allez vous vous laisser vendre par la Chine?
Votre fierté m'a été enseignée par mon père et mon sang breton se glace dans mes veines!Je vous croyais plus combatifs!Il n'y a pas que la langue à défendre en Bretagne!Rassurez moi!Votre,notre patrimoine est à défendre et sans plus tarder!
Je vais voir,j'ai un semblant d'espoir pour les tissages du pays basque ,pourvu qu'ils se soient mieux défendus que nous en Bretagne sur ce sujet!
Je commence à avoir peur!Le savoir faire est un cadeau que la France est peutêtre
en train de perdre!Il y a des journées du patrimoine!Est-ce que nous devons voir la France comme un vieux pays qui a existé et n'être qu'un pays musée ,ou cultiverons nous un pays vivant et riche de cultures et savoir faire que nous transmettrons à nos petits enfants!
Merci à toute personne intéressée qui me répondrait!